Extrait du livre à paraître…un jour.

Transformer le regard sur le quotidien et rendre magiques les gestes et les situations ailleurs banals comme le cirage des chaussures, la cuisson des œufs durs, le crépitement du feu. Rêver sa vie avec gourmandise parce qu’elle regorge de possibles et que l’avenir leur ouvre grand les bras. Ouvrir une lettre sans crainte parce que c’est comme un murmure qui vous parvient par une porte entrouverte. Regarder l’horizon comme Ulysse quand il était subjugué par le chant des sirènes.
Se fondre dans les prés pour renouer avec nos racines et faire éclore nos émotions.

Il était une fois, les gens d’un village.
Il était une fois, les quatre saisons.

Le printemps : Monette.

C’est un dimanche du mois de mai. Il y avait face à l’église, l’unique commerce de la place, une boulangerie tenue par Monette. Monette étant la seule héritière, elle l’avait reprise à la mort de son père. La boulangerie, le matin dès sept heures, c’était un corps vivant qui s’animait, interpellait et palpitait. C’était une boutique avec une porte aux encadrements en bois noir, à la façade de briques rouges couverte par des branches d’une glycine violette et de rosiers grimpants roses et blancs. Monette était une femme de cinquante ans à la silhouette solide comme un tronc. Elle avait le cheveu brun et lisse avec une raie au milieu. Avare de mots, elle économisait ses phrases et ses sourires, c’était avec le tact d’un soudard et la délicatesse d’un uppercut qu’elle vous accueillait sans enluminures. Souvent maladroite, elle se servait de l’humour comme arme contre le désespoir et contre la timidité. Son regard clair, d’un vert délavé, aurait pu vanter dans une pub les mille et une vertus de l’ennui. Christine, Madeleine et Monette, ces trois-là, se sont connues sans se fréquenter à l’école communale. Petite fille timide écrasée par la figure du père, Monette avait, toute sa vie, manqué d’estime pour elle.
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Les années avaient passé, son père était décédé. Lui parti, l’univers de sa famille avait volé en éclats. Femme seule laissée pour compte, elle s’était enrichie comme bien d’autres des aspérités de la vraie vie et avait évolué comme elle avait pu et en dépit des règles du jeu. Célibataire endurcie, elle s’était bâtie sa propre prison. C’était sa manière à elle de vivre hors du monde. Elle était là sans y être, elle vous regardait sans vous voir, elle vous entendait sans vous écouter. Pour les hommes c’était pareil. Pour ne pas s’encombrer, elle consommait amazone. A 21 heures, quand la nuit tombait, elle tirait avec force le rideau de fer comme on descend le rideau rouge d’un théâtre. Le cul assis sur sa mobylette, elle partait en passant par un sentier ombragé et après avoir longé une rivière qui charriait des eaux troubles, retrouvait son chez elle. Les pièces étaient vides de meubles. Il y avait une cheminée encadrée d’un manteau acajou et de faïence, une cuisinière en fonte rouge cerise et des murs d’un blanc bleuté ornés de carreaux crème. Le plancher craquait sous chacun de ses pas. Elle fermait en râlant la porte de la maison à clé et enclenchait les deux gros verrous. Elle allumait la lumière orangée du plafonnier. Cette maison appartenait à un monde qu’elle avait laissé derrière, celui de la crainte des coups et des colères de son père. Après avoir dîné d’un croissant trempé dans un bol de café au lait, le ventre plein, assise au coin du feu dans un fauteuil en rotin, elle s’endormit en rêvant d’une prairie peuplée de jonquilles qui ressemblaient à des soleils quand tout à coup l’orage s’était mis à gronder et l’avait réveillée. C’est à petits pas qu’elle gagna alors ensommeillée sa chambre pour se coucher. Toute la nuit, sur le village le vent avait soufflé. Au petit matin, le ciel avait rouillé, il se préparait à tomber de la grêle. Monette se leva et passa sans hâte sa robe de chambre élimée. Après avoir pressé une orange, elle fit griller du pain. Une forte odeur de café flottait dans la cuisine. Debout, sa tasse à la main, elle regardait le jardin. Avec l’abreuvoir pour oiseaux en pierre, étaient posés çà et là des pots de terre remplis de plantes aux feuilles vertes. Elle pensait tout bas à son amant Jackie. C’était un homme rustre qui vivait de peu, un vieux solitaire qui remâchait son passé tordu. Agriculteur, c’était un taiseux qui préférait les bêtes aux hommes. Son autre maîtresse c’était, comme il disait, la nature avec ses hivers glacés et ses étés qui asséchaient tout. Ils habitaient la France profonde, celle des perdants, des paumés et des bouseux ; là où les filles et les garçons n’avaient pas la larme facile. Elle était bien décidée à continuer de promener son humeur de chien sur les parapets du village et à laisser fondre le temps pour étirer les années qui lui restaient. C’est donc seule, bienheureuse de ne pas être mariée, qu’elle resterait.

22 Commentaires
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22 Commentaires

  1. Sonia M says:

    Ouiiiii une réponse et un post dans la même journée ! 😊
    J’ai tout ressenti en vous lisant.
    La rudesse de Monette et des « bouseux « .
    La dureté de la terre qui ne vous donne rien sans rien !
    L univers sans pitié des vielles familles de campagne. ..
    Je suis même rentrée dans la boulangerie !
    Comme d habitude vous m avez embarqué au fil de vos mots. …
    Une écriture fluide sans bavure où chaque mot bien choisi me transporte ailleurs, me coupe le souffle, me donne le sourire bref l envie de continuer à vous lire.
    Vivement le livre !

  2. sylvie méditerranée says:

    Magnifique ce petit extrait du livre!!!!!!!!!!!!!!.
    Comme dit Nurse 24 quelle belle dentellière des mots Sabine….
    Je suis sûr qu’il sera sublime le livre, et que l’on se délectera avec gourmandise……………
    Merci pour ce joli extrait!!!!!!!

  3. kittie says:

    j adore ! vivement le livre ! je la vois la boulangerie et monette aussi ! et el me parle et malgre tout el me plais bien .j adore la description des lieux , la clycine mauve ; certainement la meme que celle qui rampe le long du balcon de la maison de ma grand mere .et puis ce paysan rustre qui ressemble a un ours mal leche qui donne tout son amour a ses animaux mais je suis certaine que monette est tres heureuse dans ses bras et qu elle y trouve son equilibre.j adore cette admosphere campagnarde et monette qui est deja tres attachante. j adore et j ai hate de lire votre livre !

  4. Sabrina PO says:

    Je me suis laissée emporter par vos mots qui laissent passer des couleurs, des odeurs et des émotions.. comme toujours !
    On peut ressentir le moindre détail que ce soit dans l’aspect physique, le caractère, les demeures , la nature…
    Monette.. quel prénom charmant qui me fait penser à ces délicieux petits gâteaux à l’orange.. Quelle gourmande que je suis !!
    J’ai lu et je me suis régalée , j’en aurais bien redemandé encore ! Mais je suis sage et attendrais la suite en extrait ou lorsque votre livre sera prêt ..
    Virginie y a t elle mit de sa participation Sabine?
    Belle inspiration en tout cas..pour notre plus grand plaisir !!!
    Merci .

  5. Tatiemomo says:

    Beau portrait, vrai, authentique. Un personnage à la fois discret , sans histoire ayant fait un choix de vie sobre besogneux, mais cependant avec un amant ce qui fait présager un être surprenant!
    La promesse d une belle suite .

  6. Anne64 says:

    C’est incroyable cette faculté que vous avez à nous faire entrer tout de suite dans le décor. Dès les premières lignes, on a la sensation d’être dans les lieux décrits, la sensation que les personnages nous sont familiers. On est comme téléporté au coeur de votre récit. J’ai toujours un énorme plaisir à vous lire alors encore merci, et vivement l’intégralité de votre livre ! 🙂

  7. Nurse 24 says:

    Vos premiers lignes me transportent au son d’un chant du coeur, comme un velours que l’on caresse où les doigts se fondent dans la matière se laissant envahir par les émotions. L’avenir tel décrit est un bijou étincelant.
    Quant à Monette, quel personnage! Le prénom est bien choisi, j’adore! Sucré sur une femme brute de décoffrage. Forte et courageuse, c’est une tendresse sous la dureté de son univers. La narration laisse circuler les émotions, les odeurs, les couleurs. Monette, une femme, comme n’importe qui dans la rue, va jusqu’au bout d’elle même.
    Talent artistique évident, brut et fidèle à la vie parce que cette lecture rend sensible à l’âme humaine, à la condition humaine. L’auteur malaxe les mots et pétrit les émotions avec brio. La plume trempe non dans l’encrier mais dans la vie…vivement le livre !

  8. Christelle77 says:

    Je me souviens de cette histoire, aujourd’hui devenue nouvelle. Je me souviens aussi d’une grande partie des commentaires qui avaient eu la sensation que cette femme devait être malheureuse à en crever, face à l’ennui, à des journées réglées comme du papier à musique, à la prison qu’était sa vie. Pourtant, vous nous aviez rappelé une chose importante : c’est que Monette, elle en était satisfaite de sa vie, parce qu’elle avait choisi de vivre comme elle l’entendait, de parler sur le ton qu’elle voulait sans s’encombrer de tout un tas de contraintes qu’elle ne voulait pas assumer. Et ça faisait beaucoup réfléchir ! Parce que finalement, Monette sait une chose ultra importante que vous nous dites bien souvent : il faut savoir s’écouter et vivre comme on l’entend. La société dicte des normes, des façons de vivre et semble parfois vous pointer du doigt quand vous ne suivez pas le chemin de la masse. Mais à quoi bon suivre la voie « traditionnelle » si elle doit nous rendre malheureux ? … Et bien Monette, elle, elle a beau faire partie des « bouseux », elle sait l’essentiel de ce qu’elle doit savoir pour être heureuse dans sa vie ! Alors tout est bien !!
    Merci Sabine et vivement le livre !!

  9. Lili says:

    Oui, en effet, même souvenir que Christelle mais il me semble que le texte a été enrichi. C’est toujours agréable et intéressant d’enrichir son vocabulaire de mots qu’on ne connaît pas (pour ma part !).
    On visualise les scènes, les personnages, ça en devient presque vivant … pour moi dans un village à la frontière Landes-Gironde mais ça peut être n’importe quel petit village…
    Peut-on penser que le livre sera prêt à Noël ?…

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