Le Grenier, par Virginia Townson…Acte 2.

Krystel, aux prises avec la vieillesse,

remontait le temps,

elle avançait péniblement à l’aide d’une canne dans le grenier.

Dehors, l’hiver faisait ses gammes,

il faisait nuit noire,

la pluie et le vent, funestes notes de musique qu’on lance dans les nuits ivres  accompagnaient ses pas.

Statue impassible aux larges épaules taillées dans le roc,

elle était assise dans un fauteuil de vieux velours rouge qui avait connu plusieurs vies.

Elle ouvrait avec parcimonie des cartons remplis de livres  et de courriers,

des photos et des lettres en attente, chargées d’histoires soupiraient dans l’ombre.

Elle arpentait tout doucement ses souvenirs,

remontaient les moments fous de la passion, et ceux du désespoir après la lâcheté,

préférant le silence aux mots inutiles, elle prenait tout son temps et les découpait en lamelles.

Sa mémoire se remplissait comme une bouteille,

se remémorer, tout d’un coup, c’était comme ouvrir les fenêtres ,

pour permettre au vent de chasser les mauvaises pensées,

parce que dans sa tête, en vieillissant, il pleuvait et il faisait beau en même temps,

c’était comme si la vie entrait dans la mort ou,

le contraire.

Souvent il lui arrivait de chercher le pont entre rêve et réalité.

Sa vie était un cimetière d’espoirs déçus et le remord, le poison de sa vie, pensait-elle.

Le désespoir la terrorisait, il trouvait sa force dans la nuit,

alors tous les soirs dans son grenier,

elle rentrait dans son passé comme on rentrait chez le docteur,

pour soigner une solitude.

Elle savait combien la vie était une drôle d’aventure,

pleine de pièges, de tentations et de coups durs.

Restait aujourd’hui le temps et la mémoire,

et une blessure fantôme qui la hantait.

Une femme murée dans la prison des traditions,

le temps avait passé et avait brouillé l’image.

L’image d’une femme incertaine,

figurante insipide qui avait préféré poser un jour,  une chape de plomb sur le cœur.

Ce soir,

les yeux clos,

elle se souvenait de ses plus jeunes années vécues dans un oasis de verdure entouré d’oliviers et de vignes,

combien ça sentait bon les herbes sauvages,

un petit garçon,
fils unique d’un couple de commerçants, vivait heureux dans un quartier plutôt bon genre,

au 21, d’une rue verdoyante et paisible avec tout autour des petits jardins fleuris,

les mimosas étaient en fleurs,

des chats se baladaient, nourris par le voisinage,

les vieux disaient que l’été à une heure bien précise,

les oiseaux se posaient sur la cime des arbres.

Il ne connaissait que la douceur des choses.

Et puis était venue,

une époque troublée,

les souvenirs violemment colorés de son adolescence l’assaillaient.

Dans une société hypocrite et mesquine des années cinquante,

c’était bientôt la guerre d’Algérie,

régnait au dehors une atmosphère étouffante.

Un jeune garçon qui n’aimait pas son corps, portait en bandoulière la peur de l’humiliation.

Chaque jour,

en cachette des autres,

pour gommer une frontière et combattre la tristesse et,

la souffrance dues à son infirmité,

dans le grenier,

sous les costumes et derrière les murs,

en fille, il se déguisait.

L’obscurité soufflait pour lui un grand vent de liberté,

il vivait ce moment comme une aventure, une évasion qui donnait corps à son imaginaire,

il pouvait échapper un instant à la prison mentale dans laquelle il était toute la journée enfermé.

Le grenier était le théâtre de ses confessions,

il pouvait y honorer sa vraie nature et faire résonner sa personnalité.

Christian devenait le temps de cette récréation Krystel et pouvait alors jouer sans peur à saute mouton entre ses deux vies.

Endormi,

avec sa main sur un livre comme marque page,

les images sous ses paupières maquillées affluaient…

le visage de Charles lui apparut.

C’était il y a quarante ans.

Il aimait flâner,

travesti en femme le soir à l’abri des regards,

il pouvait alors scruter ce qui se passait derrière les rideaux des gens presque parfaits.

Il avait pour lui seul la terre et le ciel,

la douceur du crépuscule,

un monde flottant comme une musique qu’on n’oublie jamais et qu’on réécoute chaque fois avec la même émotion.

c’était une manière délicate de se tenir à côté des choses,

à la limite du frôlement.

il était seul avec unique compagnon son secret.

17 Commentaires
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17 Commentaires

  1. Tatiemomo says:

    Poignant, bouleversant , belle écriture et une histoire qui met en exergue la souffrance due à la différence. Cacher pour se protéger car à l extérieur mêmes les plus proches peuvent se transformer en bourreaux et nous sommes en pleine années 60… La solitude est terrible pour cet être. Car c est cela en fait qu il faut retenir, l apparence n est rien, c est l être humain, ses pensées, ses actes, sa bienveillante humanité qui sont importants !
    Vraiment très beau !

    1. Sabine Thierry says:

      vous êtes nombreux à m’informer de ce désagrément, un professionnel se penche sur ce souci, en attendant soyez certaine que je publie tous les jours!

  2. Domino says:

    Vraiment bouleversant. On est avec lui/elle dans ce grenier, avec son secret. Et on partage sa souffrance et sa délivrance dans ces moments où il/elle peut être enfin lui/elle même ….

  3. Josiane says:

    Christian devenait Krystel mais qui était Charles??son compagnon qu’il aurait eu « en cachette…. »,mais si je comprends bien au début du texte Christian avait enfin décide de devenir krystel,puisque vs la décrivez agee avec sa canne qui monte les escaliers…..

  4. sylvie Méditerranée says:

    Un récit émouvant Krystelle qui était Christian jeune homme qui ne pouvait que s’ exprimé que dans son grenier libre d’être lui même .
    Jeune homme brimée par peur des préjugés.
    Belle suite…..

  5. Pascale says:

    J’ai sauté plusieurs épisodes et reviens vers ceux de Virginia …
    La différence n’est-ce pas cela qui fait la richesse de notre monde ? Mais comment échapper aux regards des autres sans jugements et comment vivre cette différence ici ? Infirme, qui ne l’est pas ? …
    Oser être qui l’on souhaite devenir … Voilà ce que me renvoie ce texte ET
    Un grenier, quelle belle idée :
    pour exprimer sa vraie nature et oublier ce qui se passe dehors, les horreurs de la guerre … développer sa créativité et un jour devenir celle que l’on a envie d’être …

  6. Christelle77 says:

    Que c’est beau et émouvant ! Mais terrible aussi à la fois. Combien d’hommes et de femmes dans sa situation ont été obligé de se cacher, de taire ce qu’ils auraient voulu crier parce que la plupart des gens ne sont pas prêt à entendre une telle vérité. Parfois, la nature est mal faite… et la société bien difficile à ouvrir à autre chose que le « moule » ! Heureusement que le rêve est permis, même si ce n’est pas l’idéal !

  7. marie-helene40 says:

    Surprenant….et tout en délicatesse….
    Mais Krystel existe t elle uniquement dans son grenier..???..
    Est- elle devenue ,dans sa vie, cette femme qu’elle a toujours voulu être..??.
    ……..

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